APOCALYPTIQUE (Février 2020)


Le genre littéraire de l’Apocalypse (venant du grec « apokalapsis » qui signifie « révélation »), tient son nom du dernier livre du Nouveau Testament, du dernier livre de la Bible donc, qui porte ce titre. La seule autre Apocalypse de la Bible est le livre de Daniel. Le genre est toutefois largement représenté dans les pseudépigraphies juifs et chrétiens (c’est-à-dire des livres qui n’ont pas été retenu dans le canon officiel des Ecritures). Il existe des œuvres du même type en Perse et dans le monde grec et romain, mais il n’est pas sûr qu’elles aient influencé de manière signifiante les apocalypses juives et chrétiennes.

Définition. L’Apocalypse peut se définir comme un type de récit où une révélation est communiquée à un destinataire humain par l’intermédiaire d’un être surnaturel. Cette révélation a pour objet une réalité qui transcende à la fois le temps (il y est question du salut de la fin des temps, qu’on appelle « eschatologie ») et l’espace (la scène se passe dans un autre monde). Les Apocalypses sont généralement pseudonymes : elles sont attribuées à des personnages célèbres (comme Hénoch ou Esdras) et non à leurs vrais auteurs. Dans les apocalypses juives, l’intermédiaire surnaturel est d’habitude un ange. Ce rôle est parfois joué par le Christ dans les apocalypses chrétiennes. Le salut eschatologique (de la fin des temps) peut prendre des formes variées, comporter la restauration d’Israël ou une nouvelle création, mais il inclut de toute façon une récompense ou un châtiment après la mort.

Classement. Il y a deux types d’apocalypses : l’apocalypse historique et la montée aux cieux.

L’Apocalypse historique. On l’appelle ainsi à cause de son parcours d’évènements de l’histoire. Il est représenté par le Livre de Daniel. La révélation s’y présente sous forme d’une vision symbolique (par exemple, les quatre animaux sortant de la mer : Dn 7,3). Cette vision est ensuite interprétée par un ange avec référence à des évènements historiques. A la place de la vision, il y a parfois un discours de l’ange, ou un dialogue entre l’ange et le visionnaire. En Dn 9, la révélation s’inscrit dans l’interprétation d’une prophétie biblique. Le déroulement de l’histoire est souvent divisé en périodes, désignées par des nombres conventionnels (70 semaines d’années, en Daniel, par exemple). Il a pour dénouement une grande crise avec des guerres et des persécutions. Puis a lieu l’intervention divine, suivie de la résurrection et du jugement des morts. Outre Daniel, on trouve ce type d’Apocalypse dans le livre d’Hénoch (pas dans la Bible) ou le livre d’Isaïe et dans l’Apocalypse de St Jean.

La montée aux cieux. Le second type d’Apocalypses se caractérise par le motif de la montée aux cieux. C’est Hénoch qui est ici le prototype du visionnaire. La révélation prend dans ce cas la forme d’un voyage dans le ciel, où l’ange sert de guide. L’accent est mis sur la géographie des régions célestes. Le modèle classique comprend aussi, généralement, le séjour des morts, le lieu du jugement et une vision du trône de Dieu.

On peut y trouver l’annonce de la destruction du monde, mais moins souvent un parcours de l’histoire comme dans les apocalypses du premier type. L’attente eschatologique porte surtout sur la vie future des individus. appartiennent à ce deuxième type le livre des veilleurs (1 Hen), les paraboles d’Hénoch, l’apocalypse du livre de Sophonie, l’apocalypse d’Abraham. Ce genre fut très populaire au début du Christianisme avec des livres peu connus aujourd’hui comme : l’apocalypse de Paul, l’Ascension d’Isaïe ou l’apocalypse de Marie.

Les origines de l’Apocalyptique. Les précédents.

L’apocalyptique est un genre littéraire tardif (3ème siècle avant Jésus-Christ). Il est clair que l’apocalypse de type historique a ses racines dans la prophétie de l’Ancien Testament, surtout dans les textes les plus récents. Isaïe 24-27, qui est une addition postexilique au recueil d’Isaïe, est souvent appelé « l’apocalypse d’Isaïe », même si la forme « révélation » ne s’y rencontre pas. Ces chapitres sont chargés d’une imagerie mythologique qui provient en bonne partie de traditions anciennes, maintenant connues par des textes ougaritiques du 2ème millénaire avant Jésus-Christ.

Ces mythes anciens racontent souvent un combat entre un dieu et un être monstrueux au moment de la création. A Babylone, Mardouk contre Tiamat ; à Ougarit, Baal contre Mot (la mort) ou contre Yam (la mer). Les textes prophético-apocalyptiques projettent ce combat dans les temps à venir. Pour Is 23,7, Dieu engloutira la mort (Mot) pour toujours. Pour Is 27,1, Dieu punira Léviathan et exterminera le dragon « qui est dans la mer ». Les animaux qui surgissent de la mer, dans la vision de Daniel, s’inscrivent dans cette tradition. Le combat contre le dragon est un motif central de l’Apocalypse du Nouveau Testament (tout le chapitre 13). Le livre de l’Exode (Ex 26,19) se sert d’images de résurrection pour annoncer la restauration du peuple juif après l’Exil. Le livre d’Isaïe (Is 65,17) parle de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre. Le thème sera repris lui aussi dans le livre de l’Apocalypse (Ap 21,1). Le genre apocalyptique s’annonce également chez les prophètes d’après l’Exil. Le livre de Zacharie donne à ses révélations la forme de visions symboliques interprétées par un ange.

Daniel. Ce livre s’écarte de la tradition prophétique à plusieurs égards. Il est pseudonyme, alors que dans le cas d’Isaïe 24-27, il s’agit de textes anonymes ajoutés aux écrits du prophète du 8ème Siècle. Avec Daniel et Hénoch, on a affaire à un phénomène nouveau : les livres sont attribués à des personnages légendaires. Daniel n’a sans doute jamais existé. Les premiers chapitres de son livre décrivent sa carrière et celle de ses amis à la cour de Babylone, pendant l’Exil. Daniel est un sage, expert dans l’interprétation des songes et des signes énigmatiques. Hénoch est lui aussi décrit comme un scribe et un sage plutôt que comme un prophète. Pourtant, leurs livres ne ressemblent que fort peu aux Proverbes ou à Ben Sirac le Sage.

Les livres de sagesse de l’Ancien Testament ont une vue pragmatique de l’existence, et ne se réclament d’aucune révélation spéciale. La sagesse apocalyptique au contraire est, par définition, inaccessible à la raison humaine, et dépend entièrement d’une révélation surnaturelle, dont l’objet est le mystère. Daniel diffère aussi de la tradition prophétique par l’intérêt qu’il montre pour les anges. Le trône de Dieu en Dn 7 est entouré de myriades de ces êtres célestes. C’est un ange qui explique les visions de Daniel. LE salut d’Israël est finalement obtenu par la victoire céleste de l’archange Michel sur « le Prince de la Grèce » (Dn 10, 20 ; 11,2).

Mais la différence principale entre le livre de Daniel et les prophètes est sans doute la croyance à la Résurrection et au jugement des morts. Cette croyance donne accès à un registre de valeurs bien différentes de celles qui prévalent dans le reste de la Bible hébraïque. Dans les premiers prophètes et dans le livre du Deutéronome, le salut consiste en « de longs jours dans le pays » et dans la prospérité du peuple. Dans la perspective apocalyptique, le salut vient après la mort, ce qui rend acceptable de perdre sa vie en ce monde pour la gagner dans le monde à venir. Dans la réalité historique, les héros du livre de Daniel sont ceux qui ont affronté le martyre pendant la persécution de l’époque maccabéenne.

Hénoch. Dans les apocalypses du type « montée aux cieux », associées à la figure d’Hénoch, la continuité avec la prophétie biblique est moindre qu’elle ne l’est avec le livre de Daniel. Ce personnage d’Hénoch doit beaucoup sans doute à la figure mésopotamienne légendaire d’Enmeduranki, enlevé au ciel avant le déluge. Le livre des veilleurs, autre nom du livre d’Hénoch est plus ancien que le livre de Daniel (3ème siècle avant Jésus-Christ sans doute) et, à la différence de ce dernier, il n’est pas lié à une crise particulière comme la persécution maccabéenne. Il traite le problème de l’origine du mal en développant ce qui est dit en Gn 6, où les « Fils de Dieu descendent du ciel et s’unissent aux filles des hommes ».

Ces personnages, appelés « veilleurs », sont anéantis par décret divin, après quoi Hénoch est enlevé au ciel pour y être guidé dans une visite des confins de la terre. Ce « livre des veilleurs » se rapproche du livre de Daniel par l’intérêt qu’il porte au monde céleste. Sa description du trône divin ressemble beaucoup à Dn 7. A la différence de visions plus anciennes (Is 6), les deux livres mettent l’accent sur le nombre des êtres célestes qui entourent le trône.

Comme Daniel, Hénoch donne à entendre que le salut ne concerne pas la terre, mais consiste en une vie bienheureuse au-delà de la mort. Une section postérieure de 1 Hen décrit la vie future sous les traits d’une communauté de vie avec les astres et les anges. Daniel, lui aussi, voit les sages briller comme des étoiles après la Résurrection. Contemporaines de l’insurrection des Maccabées, l’apocalypse animale et l’apocalypse des semaines sont du type historique, et plus proches de Daniel que du Livre des veilleurs.

Qumran. Daniel et Hénoch exercèrent tous deux une influence profonde sur les écrits qumrâniens. Ceux-ci proviennent d’un mouvement sectaire, dont l’identification avec les Esséniens est probable, même si elle est encore discutée. Ils contiennent des livres composés hors de la secte, dont Hénoch et Daniel, mais pas d’apocalypse à proprement parler provenant de la secte elle-même. Leur ensemble illustre pourtant la conception du monde qui est celle des apocalypses.

C’est dans les textes normatifs que le point de vue de la secte apparaît le plus nettement, en particulier dans la « Règle de la communauté ». D’après l’instruction sur les deux Esprits, l’humanité se divise selon le combat que se livrent l’Esprit de lumière et l’Esprit des ténèbres dans le cœur des hommes. Les voies de l’Esprit de lumière aboutissent à la vie éternelle, celle de l’Esprit de ténèbres à la ruine sans fin. Mais Dieu a imposé une limite à la durée du conflit et il anéantira finalement les forces des ténèbres.

Ce schéma dualiste est commun a beaucoup d’écrits de la secte. Dans le « Testament d’Amram », l’un des plus anciens de ces écrits (2ème siècle avant Jésus-Christ), l’ange de lumière apparaît sous plusieurs noms (Michel, Melkisédeq), ainsi que l’ange des ténèbres (Melkirécha, Bêlial). C’est dans le « Règlement de la guerre » que le dualisme trouve sa mise en scène la plus spectaculaire, avec le combat final des Fils de lumière contre les Fils des ténèbres. Les premiers, les vrais Israélites, sont soutenus par l’armée céleste et se battent contre les Kittim (sans doute les Romains, mais peut-être aussi les Grecs), et contre les forces de Bêlial. A la fin, Dieu exalte le pouvoir princier de Michel parmi les anges, et le règne d’Israël sur la terre. Ces conceptions, très proches de celles des apocalypses, ont dû subir l’influence du dualisme perse.

Les écrits qumrâniens portent aussi la trace de l’aspect mystique de la tradition apocalyptique. Pour les Hymnes, les membres de la communauté sont dès cette vie associés à l’armée des anges, dont les « Chants pour le sacrifice du sabbat » décrivent la liturgie. Cette croyance en une participation du monde céleste dès la vie présente fait que les écrits qumrâniens s’intéressent peu à la Résurrection.

Début du christianisme. Les traditions apocalyptiques marquèrent aussi profondément le Christianisme primitif. On sait que l’attente apocalyptique joua un rôle crucial dans la formation de l’Eglise. Dans les apocalypses synoptiques (dans les Evangiles), Jésus reprend la vision de Daniel d’un « Fils de l’homme venant entourée de nuées » (Mc 13,26). Il n’y a pas aujourd’hui de consensus pour affirmer qu’il s’agit d’une parole authentique de Jésus, mais il est certain que les premiers chrétiens ont cru que Jésus reviendrait comme le Fils de l’homme sur les nuées. Ils ne voyaient pas dans la résurrection de Jésus un miracle isolé : le Christ était plutôt, comme le dit St Paul, « les prémices de ceux qui sont morts » (1 Co 15,20) et sa résurrection, le signal du commencement que tout cela s’accomplirait dans sa génération (1 Th 4, 15 et suivants).

Le scénario que Paul évoque en 1 Th (archange, son de la trompette, enlèvement des élus au ciel…) ne sont compréhensibles que dans le contexte des traditions apocalyptiques juives des deux siècles précédents. L’Apocalypse attribuée à Jean (avec la théologie johannique de l’Agneau de Dieu), qui date de la fin du 1er siècle, n’est pas un phénomène atypique, mais le point d’aboutissement d’un courant bien attesté dans Paul et les Evangiles synoptiques (Mathieu, Marc et Luc). Elle diffère des apocalypses juives en ce qu’elle n’est pas pseudonyme, mais elle s’inspire beaucoup des images du livre de Daniel. Elle s’inspire aussi des anciens mythes de conflit. Satan est un dragon jeté hors du ciel. L’Empire romain est un animal surgissant de la mer, ou la grande prostituée assise sur la bête à sept têtes.

A la fin, le Christ apparaît comme un guerrier céleste qui terrasse les nations par l’épée de sa bouche. Une des principales raisons d’être du livre de l’Apocalypse était de soutenir les chrétiens persécutés et les assurer de la victoire même s’ils subissaient le martyre, à l’exemple du Christ, vainqueur par la croix. L’intensité de l’attente apocalyptique de certains courants chrétiens primitifs se voit aussi dans la deuxième lettre de St Pierre : 2 P 2,1 et 2 P 3,3.

Développements ultérieurs. Dans le Judaïsme, l’apocalyptique semble avoir disparu au cours du 2ème Siècle, de notre ère, vraisemblablement parce qu’au cours de leurs grandes révoltes contre Rome, les Juifs avaient vu leur espoir d’être délivrés par Dieu amèrement déçu. Malgré cela, d’occasionnelles reviviscences de ces attentes se produisent jusqu’au Moyen-âge. Les Apocalyptiques ont également une grande importance dans l’histoire du mysticisme juif. Dans le monde chrétien aussi, le courant mystique de la tradition reste vivant. L’influence des apocalypses de montée au ciel (et de descente aux enfers) se fait sentir dans les grands poèmes de Dante. Les apocalypses de type historique donnèrent lieu à plusieurs reprises aux cours des siècles à des mouvements millénaristes (croire que la fin du monde est pour notre époque).

Le discrédit du Millénarisme aujourd’hui, vient de ce qu’il est lié avant tout au fondamentalisme chrétien, qui fait une lecture indûment littérale des prophéties bibliques, ce qui manque du sens du mystère des voies de Dieu. Aujourd’hui, on retrouve ce Millénarisme sous une autre forme, qu’on appelle « la théorie de l’effondrement » associé au retour du naturel du Christ soi-disant annoncé par les prophéties de Malachie… Valeur permanente. Quoiqu’il en soit, prises dans leur contexte historique, les apocalypses, avec leur force imaginative et leur puissant contenu symbolique, furent une source d’espérance pour les victimes de l’oppression et de l’aliénation. Ecrits tous deux pendant des persécutions, le livre de Daniel et l’Apocalypse de St Jean refusèrent l’un et l’autre d’approuver ceux qui voulaient s’y opposer par la violence.

Leurs visions ont inspiré une vue du monde pour laquelle mieux valait donner sa vie que de renoncer aux principes de sa foi. Il est vrai que le Livre de l’Apocalypse a été souvent critiqué pour la place qu’y tient la vengeance. Son tableau de la ruine de Babylone (Rome, en fait) n’est peut-être pas le comble de la charité, mais il faut le replacer dans son contexte. Il ménage une issue aux sentiments incompréhensibles de colère et de ressentiment contre l’oppresseur, mais il laisse la vengeance à Dieu. La décision d’inclure ce livre dans la canon fut longtemps contestée, mais elle se justifie par la force symbolique de ses images. La littérature apocalyptiques contient encore de quoi consoler les opprimés, à condition de ne pas oublier que c’est en énigme seulement que nous voyons, comme dans un miroir (1 Co 13,12) et qu’il n’est pas en notre pouvoir de calculer le jour ou l’heure de la venue de Dieu, le jour du retour glorieux du Christ.

+Franz

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